Des enfants accros à la cigarette électronique... Que sommes-nous en train de faire ?
Un marketing habile, un design attrayant, des saveurs sucrées... Les jeunes sont séduits par la cigarette électronique. Danka Stuijver, médecin généraliste, voit des enfants épuisés, qui se réveillent la nuit parce que leur cerveau réclame de la nicotine. Et pendant ce temps, l'industrie du vapotage recourt aux instances disciplinaires contre les médecins qui mettent en garde contre la dépendance à la nicotine chez les enfants.
Dre Danka Stuijver, médecin généraliste et auteure
Sur mon bureau, il y a une smartvape, un téléphone et une clé de vélo à laquelle est accroché un doudou usé. Le propriétaire de ces objets, un garçon de 13 ans, est affalé devant moi. La capuche sur la tête, les mains dans les poches. Sa mère attend dans la salle d’attente, il ne voulait pas qu’elle entre avec lui.
« Tu l’utilises depuis longtemps ? », je lui demande en désignant l'e-cigarette. Il hausse les épaules. « Ouais, plus ou moins. Mais surtout pour jouer à des jeux. » « Ah bon, on peut faire ça avec ce truc ? »
Il me regarde un instant comme si je débarquais de nulle part, mais finit par me répondre poliment.
Nous en venons à la raison de sa visite. Il a du mal à se concentrer.
« Ils vont me virer de l’école si je continue à avoir de mauvaises notes », dit-il. « Mais je pense que c’est parce que j’ai le TDAH. Mes amis prennent des médicaments et j’ai essayé une fois une de leurs pilules. Ce jour-là, j’ai réussi à étudier et j’ai eu une bonne note. »
« Tu dors bien ? », je lui demande. Il secoue la tête. « Pas vraiment. Je me réveille toujours au moins une fois. » « Et tu prends une bouffée de ta vape, à ce moment-là ? » Il me regarde, pris au dépourvu.
« Vous n'allez pas le dire à ma mère, hein ? » Je le rassure. Il enlève alors sa capuche et m’explique honnêtement comment il cache sa cigarette électronique dans la salle de bain le soir pour pouvoir l’utiliser la nuit.
J’aimerais le secouer un bon coup. Ou, au contraire, le prendre sur mes genoux un instant. À la place, j’essaie de lui expliquer que les médicaments pour le TDAH sont en réalité une sorte de stimulant. Ça peut effectivement aider quand on est fatigué et qu’on a du mal à se concentrer, mais dans son cas, cela ne résout pas le vrai problème : une dépendance à la nicotine.
Grâce à un marketing habile, un design attrayant et des arômes sucrés (officiellement interdits, mais encore facilement accessibles), les jeunes sont incités à vapoter. Et cela porte ses fruits : une étude de l’Institut Trimbos montre qu’un quart des enfants âgés de 12 à 16 ans ont vapoté au moins une fois.
Les conséquences sont lourdes : troubles de la concentration, états dépressifs, voire des lésions cérébrales irréversibles. Un pédiatre a rapporté le cas d’un adolescent qui a toussé du sang à en remplir la cuvette des toilettes. Un autre enfant a eu un pneumothorax. Une jeune fille asthmatique a dû être placée sous assistance cardio-pulmonaire. Elle a survécu de justesse.
De plus, c’est une substance extrêmement addictive. Une seule cigarette électronique jetable, contenant environ 15.000 bouffées, renferme autant de nicotine que 13 à 20 paquets de cigarettes. Un jeune adolescent en consomme une en une à trois semaines en moyenne, devenant ainsi presque inévitablement dépendant.
Bien que l’industrie du tabac aime présenter le vapotage comme une alternative plus saine à la cigarette ou comme un moyen d’arrêter de fumer, les faits montrent qu’environ 70 % des enfants qui vapotent finissent par passer à la cigarette classique. Comme l'explique un garçon de 16 ans : à un moment donné, le vapotage, c’est pour les gamins - mais comme tu es déjà accro, tu te mets à fumer.
"Le droit disciplinaire médical, conçu à l’origine pour protéger les patients, est désormais utilisé contre les médecins qui alertent sur la dépendance à la nicotine chez les enfants."
Le collectif de médecins Artsen Slaan Alarm, dont font partie la pneumologue Wanda de Kanter et l’anatomo-pathologiste pulmonaire Danielle Cohen, plaide en faveur d’un système de licences pour la vente de produits à base de tabac et de nicotine, similaire à celui en vigueur pour l’alcool. Ce système permettrait de réduire le nombre de points de vente, de faire disparaître les cigarettes et les vapes des environs des écoles, de renforcer les règles en matière de marketing, et d’assurer un meilleur contrôle de la vente aux mineurs.
L’industrie du tabac fait tout ce qui est en son pouvoir pour ralentir ce processus - et bien plus encore. L’État a déjà été poursuivi deux fois en justice : d’abord à cause de l’interdiction des arômes (procès partiellement financé par un fabricant chinois de cigarettes électroniques), puis à propos de la campagne Non au vapotage. Un club de vapoteurs a également saisi l’Ordre des médecins, accusant certains praticiens de diffuser de la « désinformation ».
Prenons un instant pour réfléchir à cela : le droit disciplinaire médical, conçu pour protéger les patients, est utilisé contre des médecins qui alertent sur la dépendance à la nicotine chez les enfants. Toutes les plaintes ont été rejetées, mais ces procédures poursuivent un autre but : ralentir, semer le doute, épuiser les voix critiques. Le scénario classique de l’industrie du tabac.
Pendant ce temps, je me retrouve en consultation face à des enfants épuisés, qui se réveillent la nuit parce que leur cerveau réclame de la nicotine. Qui me demandent des comprimés pour résoudre leurs problèmes de concentration — des troubles causés par cette même nicotine.
Mais bon sang, que sommes-nous en train de faire ?
Cette chronique est initialement publiée dans De Volkskrant.
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