La musique dans la gestion de la douleur : des pistes pour la première ligne
La musique pourrait-elle trouver une place dans l’arsenal du médecin généraliste face à la douleur ? À partir des données disponibles dans différents contextes cliniques, deux chercheuses de l’UCLouvain proposent plusieurs pistes concrètes pour la première ligne.

Depuis des siècles, la musique est utilisée à des fins thérapeutiques. Son intérêt dans la prise en charge de la douleur est déjà documenté dans plusieurs contextes cliniques, surtout hospitaliers. Mais c’est relativement peu le cas sur le terrain de la première ligne. Très peu de données sont directement produites en médecine générale.
Une étude belge publiée en 2023 dans le Journal of Pain Research[1] estimait par ailleurs que la douleur chronique était impliquée dans 33 à 49 % des consultations de première ligne en Belgique francophone, et la douleur aiguë dans 15 à 22 %. L’intérêt potentiel de la musicothérapie, pour la première ligne, tient notamment à son caractère non pharmacologique et peu coûteux.
Ce sont toutes ces considérations mises ensembles qui ont poussé les Dres Elsie Iskandar, dans le cadre de son TFE en médecine générale, et Charlotte Bréda, chercheuse qualifiée en anthropologie au CAMG de l’UClouvain, à examiner les résultats obtenus dans des contextes différents (douleur chronique, postopératoire, soins palliatifs, oncologie, pédiatrie…) pour envisager leur transposition au cabinet du généraliste. Elles ont récemment publié les résultats de leur recherche dans Louvain Medical[2].
Une musique appréciée par le patient
Les autrices citent plusieurs mécanismes qui pourraient expliquer l’effet antalgique de la musique. Elles évoquent principalement le fait que l’écoute sollicite des circuits cérébraux où interviennent notamment la sérotonine, la dopamine, les opioïdes endogènes et l’ocytocine, tous impliqués dans la modulation de la douleur.
La musique agirait aussi via une diminution du stress et de l’anxiété, avec des effets proches d’une activation parasympathique, ainsi que par deux mécanismes corticaux : la distraction sensorielle et, surtout, la modulation émotionnelle. Cette dernière semble particulièrement importante : une musique appréciée par le patient est plus efficace qu’une musique imposée, même lorsqu’il s’agit d’un genre réputé « relaxant » ou antalgique. Le choix du patient constitue donc un élément central. Qu’il réclame Vladimir Cauchemar plutôt que Mozart ne doit donc pas être un élément bloquant.
Les contre-indications sont rares, mais les auteures mentionnent certaines formes exceptionnelles d’épilepsie auditive, l’amusie congénitale ou acquise et, plus simplement, le refus du patient, dont le consentement reste la clé de voute du traitement.
La musique face aux aiguilles
Les Dres Elsie Iskandar et Charlotte Bréda retirent de leurs recherches cinq pistes concrètes pour la médecine générale.
1. La prise de sang et la vaccination
Pour les prises de sang et la vaccination, la musique peut être proposée quelques minutes avant le geste et poursuivie pendant et juste après celui-ci, pour une durée totale de 10 à 15 minutes. L’écoute peut se faire au casque ou via un haut-parleur. Le bénéfice attendu porte surtout sur la diminution de l’anxiété, de la peur et du stress associés à l'aiguille. Lorsque c’est possible, mieux vaut laisser le patient choisir lui-même la musique qu’il souhaite écouter.
2. L’examen clinique pédiatrique
Chez l’enfant, la musique peut aussi accompagner certains examens potentiellement désagréables, comme l’utilisation d’un abaisse-langue. Les auteures évoquent une musique destinée aux enfants, de la pop ou de la musique classique, diffusée au casque ou par haut-parleur pendant toute la durée de l’examen, soit environ dix minutes. Les études reprises par les chercheuses rapportent notamment une amélioration de certains paramètres physiologiques ainsi qu’une meilleure satisfaction des parents.
La musicothérapie au chevet du patient
3. La douleur chronique et l’oncologie
Pour les patients souffrant de douleurs chroniques ou suivis en oncologie, l’intervention peut prendre la forme de séances d’écoute d’environ 30 minutes. La musique est idéalement choisie par le patient et peut être diffusée au casque, même si une interprétation en direct reste préférable. Au-delà de l’effet antalgique recherché, les travaux analysés mettent aussi en évidence une diminution de l’anxiété et de la dépression, ce qui renforce l’intérêt d’une approche globale.
4. Les soins palliatifs
En soins palliatifs, les autrices envisagent plutôt l’intervention d’un musicothérapeute au chevet du patient. Celui-ci peut jouer de la musique en direct ou recourir à des morceaux préenregistrés. Les séances durent généralement entre 15 et 40 minutes et peuvent être répétées. Les bénéfices observés ici vont au-delà de la douleur : on rapporte également une amélioration de la qualité de vie et de la fonction émotionnelle, ainsi qu’une diminution de l’anxiété et de la dépression.
5. Les soins à domicile après hospitalisation
La musique pourrait enfin trouver une place dans les soins à domicile après une hospitalisation, par exemple en postopératoire ou après un accouchement. Les auteures proposent des séances de 20 à 30 minutes, éventuellement répétées chaque jour, à partir de musique préenregistrée diffusée au casque. Elles soulignent toutefois que la modalité idéale reste à définir, faute d’études spécifiques au domicile. Les données disponibles suggèrent une diminution de l’anxiété et, dans certains contextes, de la consommation d’antalgiques.
Les autrices précisent toutefois que la musique doit être envisagée comme un adjuvant à la prise en charge de la douleur, et non comme un substitut aux traitements habituels. Les études disponibles restent très hétérogènes, et aucune n’a encore spécifiquement validé cette approche en médecine générale.
Références
1. Steyaert A, Bischoff R, Feron JM, Berquin A. The High Burden of Acute and Chronic Pain in General Practice in French-Speaking Belgium. J Pain Res. 2023 May 1;16:1441-1451. doi: 10.2147/JPR.S399037.
2. Iskandar E, Bréda C. Musique et gestion de douleur : quelles applications pratiques en soins primaires ? Louvain Med 2026; 145 (6) : 25-33