Vers une meilleure prise en charge de la douleur
CLINICAL UPDATE Chaque année, la Journée mondiale contre la douleur (19 octobre) est l’occasion d’attirer davantage l’attention sur la problématique de la douleur.
La douleur est un phénomène complexe, dont la prise en charge nécessite une approche adaptée et ciblée, tenant compte des mécanismes physiopathologiques sous-jacents. Prévenir le passage d’une douleur (sub)aiguë à une douleur chronique constitue notamment un enjeu majeur, comme l’explique le Pr Guy Hans (chef du Centre multidisciplinaire de la douleur de l’UZA et CEO de l’UZA) au cours de cet entretien.
Élargir les options thérapeutiques
« Sur le plan pharmacologique, les évolutions ont été peu nombreuses ces dernières années », explique le Pr Hans. « Nous constatons toutefois que certains traitements disponibles restent trop peu utilisés. La prise en charge se limite encore trop souvent aux traitements de base, sans recourir à l’ensemble de l’arsenal thérapeutique disponible. »
« Un deuxième constat est que le recours aux traitements systémiques reste (trop) fréquent. En cas de douleur très localisée, ils ne sont pas nécessaires et des traitements topiques, tels que la lidocaïne ou la capsaïcine, peuvent être envisagés. »
Prise en charge multimodale
« En l’absence de résultat, il est également important de ne pas passer systématiquement d’un traitement à un autre ni de continuer à augmenter les doses, mais plutôt d’adopter une approche multimodale : associer plusieurs traitements pharmacologiques et les compléter par de la physiothérapie, de l’électrostimulation, des infiltrations, une psychothérapie ou une thérapie cognitivo-comportementale. Nous avons également de plus en plus recours à l’hypnose et à l’autohypnose. En cas de douleur chronique, l’objectif ne doit pas se limiter à réduire la douleur, mais il faut également améliorer la qualité de vie et le sommeil du patient et, surtout, favoriser sa réintégration dans les activités quotidiennes et sa réinsertion professionnelle. Dès le premier contact, nous évaluons ainsi la préparation à la reprise du travail, c’est-à-dire le potentiel du patient à reprendre une activité professionnelle à ce moment-là et la manière de l’optimiser. Se focaliser uniquement sur l’intensité de la douleur n’est pas la bonne approche », souligne le Pr Hans.
Le cinquième signe vital
« La douleur doit être traitée rapidement et activement au cours des trois à six premiers mois. Si elle est bien contrôlée durant cette période, il est possible de prévenir les modifications physiopathologiques du système nerveux susceptibles de conduire à une douleur chronique. En revanche, si on la laisse évoluer vers la chronicité, sa prise en charge devient beaucoup plus difficile et la douleur disparaît rarement complètement. Il est donc essentiel de traiter rapidement et activement la douleur aiguë, également appelée “ cinquième signe vital ”. Trop souvent encore, on entend dire que la douleur, par exemple après une intervention ou en cas de fracture, “fait partie des choses auxquelles il faut s’attendre”. C’est effectivement le cas au début, mais une fois la cause disparue, lorsque la plaie opératoire est, par exemple, parfaitement cicatrisée, la douleur n’a plus lieu d’être et doit être prise en charge », poursuit le Pr Hans.
Phénotypage de la douleur
Le phénotypage de la douleur consiste à distinguer différentes sous-catégories de douleur afin d’adapter le traitement en conséquence. L’objectif est de s’éloigner d’une approche thérapeutique uniforme, compte tenu de l’importante variabilité entre les patients, qui peut être source de frustration dans la pratique clinique. La stratégie thérapeutique doit donc idéalement être adaptée au profil (épi)génétique, biochimique, physiologique et/ou comportemental de chaque patient, selon une approche ciblée et personnalisée.
On distingue trois grandes catégories :
- Douleur nociceptive : douleur liée à une lésion tissulaire ou à une inflammation active (p. ex. contusion ou arthrose).
- Douleur neuropathique : douleur liée à une lésion ou à une maladie du système nerveux central ou périphérique (p. ex. neuropathie diabétique ou douleur après chimiothérapie).
- Douleur nociplastique : douleur liée à une altération du traitement et de la modulation de la douleur au niveau du système nerveux central, sans lésion tissulaire ou nerveuse clairement identifiable (p. ex. fibromyalgie).
Il existe également des formes mixtes de douleur, qui associent plusieurs mécanismes et sont plus fréquentes dans les douleurs chroniques complexes. Ce phénotypage est important, car les douleurs neuropathiques, nociplastiques et mixtes sont généralement plus difficiles à traiter que les douleurs nociceptives.
Toutes les douleurs ne se ressemblent pas
« Une même cause peut se traduire par un tableau clinique différent selon les patients. Prenons l’exemple du zona : il arrive que les nocicepteurs situés au niveau des terminaisons nerveuses périphériques ne fonctionnent plus, entraînant une sensation d’engourdissement ou une hypoesthésie. Si le patient présente malgré tout des douleurs, un traitement topique n’a alors guère d’intérêt puisque les nocicepteurs ne sont plus fonctionnels : il faut agir au niveau central. À l’inverse, après un zona, certains patients présentent plutôt une allodynie et une hyperalgésie, avec des terminaisons nerveuses périphériques très actives. Un traitement topique est alors tout à fait approprié. Il est donc essentiel de bien différencier les mécanismes en jeu afin d’adapter le traitement en conséquence », précise le Pr Hans.
Utilité et limites des examens complémentaires
« L’utilité des examens complémentaires est limitée », explique le Pr Hans. « Il est inutile de répéter une IRM réalisée plusieurs années auparavant si le tableau clinique reste inchangé. Nous utilisons ces examens de manière très ciblée, pour confirmer une hypothèse. Nous constatons également que l’on se focalise souvent sur les mauvais éléments. Lors des analyses sanguines, on recherche fréquemment des carences, par exemple vitaminiques, que l’on cherche ensuite à corriger. Or, nous observons aussi des douleurs liées à des hypervitaminoses. Pas des hypo-, mais bien des hypervitaminoses ! Certaines personnes prennent supplément après supplément et finissent par présenter des taux trop élevés de vitamines neurotoxiques. »
Profil du patient
Le Pr Hans souligne qu’il faut également considérer le patient dans sa globalité. « Existe-t-il des antécédents de maladie systémique ? S’agit-il d’un patient très anxieux ? A-t-il déjà présenté des douleurs importantes par le passé ? Lors d’une nouvelle atteinte, le risque de chronicisation est alors beaucoup plus élevé. Certaines interventions ou certains traitements, notamment certaines chimiothérapies, sont par ailleurs associés à un risque plus élevé de neuropathie. Il faut en tenir compte, voire l’anticiper et instaurer un traitement de façon proactive. Un suivi rigoureux de la douleur est également très important. »
PainTwin
La plateforme PainTwin a été développée dans le cadre de De Warmste Week (la campagne annuelle de solidarité de la VRT), à destination des patients souffrant de douleurs (sub)aiguës. Elle poursuit un double objectif : d’une part, informer les patients et, d’autre part, leur permettre de remplir un questionnaire afin d’évaluer leur risque de développer une douleur chronique.
« Nous continuons à développer la plateforme. Idéalement, tout médecin réalisant une intervention, ou le médecin généraliste, devrait proposer au patient souffrant de douleur de remplir ce questionnaire le plus rapidement possible », conclut le Pr Hans.
Enfin, le Pr Hans insiste sur plusieurs messages essentiels :
- Lorsqu’un patient se plaint de douleur, c’est qu’il a mal.
- Une anamnèse précise de la douleur est indispensable.
- En phase (sub)aiguë, le mot d’ordre est de traiter rapidement et activement.
- Toutes les causes ne provoquent pas le même type de douleur ; il est donc essentiel d’adapter le traitement aux mécanismes sous-jacents.
- Nous ne traitons pas une image, mais un patient, en tenant compte de toutes les dimensions de sa situation.
Références
1. IASP terminology of Pain: https://www.iasp-pain.org/resources/terminology/
2. Wildemeersch D, et al. A Novel Presurgical Risk Prediction Model for Chronic Post-Surgical Pain in Adults Undergoing Surgical Procedures: Development and Internal Validation of the P4-Prevoque Questionnaire [PERISCOPE Trial]. J Pain Res. 2025 Jul 5;18:3415-3428.
3. Wildemeersch D, et al. Preliminary Evaluation of a Web-Based Psychological Screening Tool in Adolescents Undergoing Minimally Invasive Pectus Surgery: Single-Center Observational Cohort Study. J MIR Ment Health. 2018 May 31;5(2): e45.