Luc Herry (ABSyM) : « Si on n’a pas l’indexation, on ne signe pas »
Pas d’accord médico-mutualiste sans indexation des honoraires : le Dr Luc Herry, past-president de l’ABSyM Wallonie, fixe sa ligne rouge. Face aux économies annoncées, il défend d’autres pistes : retour au travail des malades de longue durée, révision des tickets modérateurs et meilleur ciblage du statut BIM. Avec une priorité : préserver les moyens de la médecine de terrain.
EN BREF
Luc Herry mise sur le retour au travail des malades de longue durée pour dégager des économies.
Il préconise d’adapter les tickets modérateurs et de mieux cibler les bénéficiaires du statut BIM.
Il défend les aides au secrétariat pour libérer du temps médical et améliorer l’accès aux soins.
Le journal du Médecin : Le budget INAMI 2027 reste en suspens. Y voyez-vous un désaveu de la concertation ou la nécessité pour le gouvernement de trouver dix milliards d’ici 2029 ?
Dr Luc Herry : Ce que nous voyons surtout, c’est que les économies proposées par l’ABSyM (36,7 millions d’euros, NdlR) ne paraissent pas suffisantes au gouvernement. Pourtant, l’effort accepté nous semblait correct. Nous n’avons pas dépassé le budget 2025 et nous dégageons même un solde positif de 17 millions d’euros. Les prévisions pour 2027 vont un peu dans le même sens. Pourquoi demander davantage alors que nous maîtrisons les dépenses malgré le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques et le coût croissant des traitements ? Nous estimons avoir relativement bien géré le budget.
Les discussions peuvent-elles encore aboutir ?
Pour l’instant, il n’y a plus de discussions. Nous attendons les décisions du Premier ministre et de Frank Vandenbroucke. Des bruits de couloir évoquent une non-indexation des honoraires. Cela représenterait, selon mes estimations, environ 250 millions d’euros pour les seuls honoraires médicaux, et entre 400 et 450 millions si l’on étendait la mesure aux autres soignants. Mais, à ce stade, ce sont bien des bruits de couloir.
Signeriez-vous un accord médico-mutualiste sans indexation ?
Si on n’a pas l’indexation, on ne signe pas. C’est certain. Les honoraires ne servent pas uniquement à rémunérer le médecin : ils permettent aussi de payer le personnel. Or les salaires continuent à évoluer avec l’indexation et l’ancienneté. À cela s’ajoutent les dépenses énergétiques. Priver les honoraires d’indexation mettrait des médecins et des structures de soins en difficulté. Les hôpitaux subiraient le même problème : leurs charges salariales augmenteraient sans que les honoraires suivent. Et la facture énergétique représente également un budget très important.
« Les honoraires médicaux servent évidemment à rémunérer le médecin mais ils servent aussi à rémunérer des tas de salariés. »
Des économies, mais où ?
Vous voyez un potentiel important dans le retour au travail des malades de longue durée. De quel ordre ?
Je suis persuadé qu’un objectif de 100.000 personnes pouvant sortir de l’invalidité et reprendre un travail est jouable à l’horizon 2029. Selon mon calcul, cela représenterait deux milliards d’euros d’indemnités en moins et un milliard de recettes supplémentaires grâce aux cotisations sociales et à l’impôt. Soit trois milliards au total, à condition, évidemment, que ces personnes retrouvent effectivement un travail.
Comment identifier les personnes susceptibles de reprendre une activité ?
Il faut commencer avec le médecin traitant - généraliste ou spécialiste. Certaines situations ne nécessitent pas de multiplier les contrôles : une personne grabataire ou engagée dans un traitement lourd contre un cancer, par exemple. Ce premier examen permettrait de concentrer les évaluations sur les autres dossiers. Je plaide aussi pour un contrôle indépendant des mutualités. À mes yeux, leur rôle dans l’indemnisation et leur relation avec leurs affiliés créent un conflit d’intérêts. On pourrait envisager une structure relevant de l’INAMI, qui reprendrait une partie des médecins-conseils aujourd’hui salariés des mutualités.
« Les aides Impulseo au secrétariat et au télésecrétariat sont essentielles. Elles déchargent les médecins de tâches administratives et améliorent l’accessibilité pour les patients. Dans mon cabinet, notre secrétaire a reçu 181 appels en une seule journée. »
Les généralistes doivent-ils eux aussi revoir leur manière de prescrire les incapacités ? Certains ont-ils encore la main lourde ?
Tout dépend de la pathologie. Face à un burn-out, je ne prescris pas d’emblée six mois d’incapacité. Il faut revoir le patient, l’accompagner et l’encourager à reprendre progressivement des activités, pas nécessairement professionnelles dans un premier temps. Marcher, retrouver des contacts, refaire un peu d’activité physique : cette remise en mouvement doit s’inscrire dans un parcours adapté à chacun. Je souhaiterais un suivi thérapeutique mieux organisé, avec une évaluation de ce qui est réellement mis en place.
Notre sondage auprès de 1.300 médecins (lire en pages 1, 2, 4 et 5, NdlR) montre qu’environ huit répondants sur dix souhaitent un ticket modérateur de cinq euros ou davantage en médecine générale. Quelle est votre position ?
Le ticket modérateur est resté figé alors que les honoraires et les coûts ont évolué. Selon mes calculs, une adaptation à l’inflation porterait celui des assurés ordinaires d’environ quatre à six euros. Pour les bénéficiaires de l’intervention majorée, nous pouvons envisager de maintenir le montant actuel afin de préserver l’accès aux soins des personnes les plus défavorisées. Le gel du ticket modérateur constitue un choix politique. Mais son coût pèse sur le budget des soins de santé. Si le pouvoir politique veut maintenir ce gel, il doit en assumer le financement.
Quel serait l’effet d’un passage de quatre à six euros ?
En prenant comme hypothèse quelque 30 millions de consultations de médecine générale pour les assurés ordinaires, deux euros supplémentaires représentent 60 millions d’euros par an. C’est mon estimation. La question se pose aussi en médecine spécialisée, où les tickets modérateurs n’ont pas davantage suivi l’inflation.
Vous souhaitez également revoir l’octroi du statut BIM à la baisse, ce qui serait une source d'économies pour la Sécu. Sur quelle base ?
Il faut mieux tenir compte de l’ensemble des revenus. À mon avis, une partie des bénéficiaires dispose de ressources qui devraient conduire à réexaminer leur situation. J’estime que cela pourrait concerner au moins 500.000 personnes, mais c’est mon appréciation. Une pension modeste ne reflète pas nécessairement tous les moyens d’une personne si elle bénéficie, par ailleurs, de revenus patrimoniaux. La question est aussi de savoir qui doit vérifier ces ressources. Le fisc me paraît mieux placé pour connaître les revenus et indiquer si une personne remplit les conditions du statut BIM.
« Le gel du ticket modérateur constitue un choix politique. Mais son coût pèse sur le budget des soins de santé. Si le pouvoir politique veut maintenir ce gel, il doit en assumer le financement. »
Préserver les moyens du cabinet
Quelles aides faut-il absolument conserver pour la médecine générale ? La Flandre va abaisser drastiquement les primes Impulseo...
Les aides Impulseo au secrétariat et au télésecrétariat sont essentielles. Elles déchargent les médecins de tâches administratives et améliorent l’accessibilité pour les patients. Dans mon cabinet, qui réunit dix généralistes, deux spécialistes et une bonne dizaine de prestataires paramédicaux, notre secrétaire a reçu 181 appels en une seule journée. Imaginez le temps que cela représente.
Je suis plus réservé sur les résultats de l’aide à l’installation dans les zones en pénurie. Malgré les montants proposés, elle ne convainc pas suffisamment de médecins de s’y installer. Nous avons évoqué avec la Région wallonne une économie possible de 500.000 euros sur ce volet. Il faut préserver les aides qui fonctionnent et accepter d’améliorer les autres.
Déléguer la vaccination peut-il libérer du temps médical ?
Oui, cela peut dégager du temps pour les soins curatifs. Mais une consultation de vaccination permet aussi de revoir le patient, son traitement et son état clinique. Il faut tenir compte de cette dimension. Le retour d’information pose également problème : nous rencontrons encore des difficultés d’enregistrement et de transmission numériques des données vaccinales. Nous demandons surtout de pouvoir disposer des vaccins contre la grippe dans nos réfrigérateurs, comme nous le faisons déjà pour d’autres vaccins. Lorsqu’un patient éligible vient en consultation pendant la campagne, nous pourrions le vacciner directement. Cela éviterait des déplacements et des rendez-vous supplémentaires. Les Français le font déjà…
Quels autres dossiers vous préoccupent en Wallonie ?
La mise en place des organisations locorégionales de santé, les OLS. Il faut les organiser efficacement, sans ajouter une couche administrative aux généralistes. La circulation des informations médicales appelle aussi une grande vigilance : ces données ne peuvent pas transiter partout et n’importe comment.
L’intelligence artificielle pourrait-elle soulager les cabinets ?
Elle peut probablement nous aider à élargir notre réflexion et à orienter un diagnostic. En revanche, je ne la vois pas remplacer aujourd’hui notre secrétaire. Une partie de la patientèle serait complètement perdue face à un système automatisé. Les demandes sont multiples et ne rentrent pas toujours dans un cadre prédéfini. Pour le médecin aussi, la relation reste essentielle. L’IA ne ressent pas les émotions du patient. En médecine générale, sur cette dimension humaine, nous n’y sommes pas encore.
ABSyM Wallonie : trois priorités pour la suite
Luc Herry reste engagé dans les instances de l’ABSyM et représente le syndicat à la commission Bien-être en Wallonie, aux côtés de Xavier Muscart, le nouveau président de l'ABSyM Wallonie. Pour la médecine générale, il pointe trois priorités : préserver les aides Impulseo, organiser les structures locorégionales de santé sans alourdir les tâches administratives et encadrer la circulation des données médicales. « Il ne faut pas rajouter une couche administrative », insiste-t-il.