Isabelle Dagneaux, une philosophie de la médecine
Peut-être en avez-vous rêvé, au crépuscule d’une journée de consultations particulièrement harassante ou au sortir d’une intervention médicale engageant le pronostic vital : suivre une formation en philo, histoire de pouvoir puiser dans de solides ressources quand la vie pose (trop de) questions...
Isabelle Dagneaux (Brabant wallon), elle, l’a fait : docteure en médecine générale (1997, UCLouvain), elle est également docteure en philosophie. Peut-être l’avez-vous d’ailleurs déjà croisée à ce titre lors d’une conférence dédiée, par exemple, à l’éthique du soin (ou aux 60 ans du GBO, ou encore au congrès du CMG, le Collège de médecine générale).
« J’ai cependant très vite compris que la philosophie n'allait pas me donner de réponses, mais me permettre de mieux poser les questions », tempère-t-elle d’emblée. Et de questions, la jeune généraliste n’en manque pas, en ce début, alors, des années 2000. Non pas tant sur l’IVG ou l’euthanasie, grands débats de l’époque, mais plutôt sur l’accès aux soins et sur l’économie de la santé, notamment autour du médicament.
Après quelques cours en dilettante puis un bac philo, Isabelle Dagneaux mord définitivement à l’hameçon. « Chaque année, je me disais : ‘‘Bon, allez, encore juste un peu…’’ », se souvient-elle. Elle enchaîne avec le master - toujours à horaire décalé pour assurer sa pratique médicale en parallèle -, puis s’offre la totale : une thèse de doctorat, avec un poste d'assistante à l’unif en philo. « J'ai arrêté temporairement la médecine parce que mes enfants étaient tout petits, puis j’ai repris ma pratique, et même fondé une maison médicale. » Elle a alors 45 ans.
Les jeunes médecins d’aujourd’hui se posent-ils autant de questions, notamment éthiques ? « De par mon travail au Collège de médecine générale, j'ai eu à faire à des médecins qui s'engagent, et j'ai été assez épatée de voir le nombre de jeunes qui s'impliquent et s’interrogent. C'est une génération beaucoup plus connectée, très au fait des enjeux du monde. »
Une casquette pour prendre soin des patients, l’autre pour soigner les soignants
Si c’est d’abord « parce qu’elle y prend son pied » qu’Isabelle Dagneaux s’adonne à la philosophie, c’est aussi dans l’idée « d’y trouver des outils pour donner matière à réflexion à d’autres soignants », glisse-t-elle. « Aujourd'hui, je considère que je suis médecin généraliste pour prendre soin des patients, et philosophe éthicienne pour prendre soin des soignants. »
La relation médecin-patient, et plus particulièrement le respect soignant-soigné, inspire beaucoup la généraliste. Son site internet est à son image, ne comportant que deux onglets, à l’instar de ses deux casquettes, celle de philosophe invitant à la réflexion sur le ‘prendre soin’, dans un éloge de la lenteur qui fait du bien dans une société de l’instantanéité. « Je vais lentement et doucement ; j'aimerais bien aller plus vite, mais en fait je n'y arrive pas. Alors je m'excuse d'être en retard et les patients apprécient. »
Isabelle Dagneaux aime réfléchir profondément – « c’est tellement plus riche ! », s’ébaudit-elle. Et la philo lui en donne les outils. Voir les choses dans leur complexité rejaillit dans sa pratique de généraliste : « C'est une spécialité où l’on est confronté à la complexité puisqu'on traite un patient dans sa globalité, avec plusieurs pathologies, en tenant compte de sa famille, ses relations, la société dans laquelle il vit… »
Une éthique du soin à domicile
Après avoir longtemps travaillé en maison médicale, Isabelle Dagneaux a opté pour une pratique en solo afin de jongler plus facilement avec ses horaires. « Solo, mais pas isolée ! Je prends mon temps quand je vais en maison de repos pour discuter avec des collègues. » Elle fait aussi des remplacements ONE et sollicite régulièrement des réunions de coordination pour patients à domicile. Elle accepte encore de nouveaux patients et se déplace à domicile « à vélo car mon éthique s’est élargie aux questions environnementales », explique-t-elle.
Collaboratrice scientifique au CMG depuis 2021 jusqu’à il y a peu, la médecin a décidé de retourner à son cœur de métier de philosophe : l’éthique des soins de santé. Fin 2024, elle a obtenu une bourse de la Fondation Roi Baudouin, pour deux années, pour un projet de recherche-action : mettre sur pied un espace de réflexion éthique pour les soignants du domicile. « Si un soignant à l'hôpital rencontre une situation difficile qui lui pose question, il peut aller trouver son comité d'éthique hospitalier et dire ‘‘j'ai besoin d'aide pour réfléchir’’. Mais il n'existe quasi rien d’officiel en première ligne. Généralistes, infirmières et aides à domicile, kinés… Tout ce monde-là est laissé dans une espèce de no man's land éthique. »
Conditions de travail, conflits de valeurs entre soignants ou avec le patient/sa famille, perte d’autonomie et perception du danger, sentiment d’abandon… Un vécu riche, mais silencieux et (trop) souvent absent de la littérature. « La littérature éthique s'intéresse à des situations extrêmes telles qu'on peut effectivement les rencontrer en milieu hospitalier », décrit la Dre Dagneaux. « Or, il y a une éthique très importante dans les situations ‘‘banales’’, vécues au quotidien à domicile, dans la première ligne de soins. Ces soignants ont besoin d'être soutenus. »
Soutien et dignité. Écoute et compassion. Pour ne pas que ces soignants en difficulté abandonnent la profession, aussi. « La solidarité, c'est essentiel pour la santé », rappelle la généraliste. À moins que ce ne soit la philosophe?