Transport de matériel humain et pharmaceutique
Des drones médicaux en test entre deux hôpitaux du CHU de Liège
Passer par le ciel plutôt que par la route pour échanger plus vite - et plus durablement - du matériel humain et pharmaceutique entre ses différents sites, telle est l'ambition du CHU de Liège qui se lance dans une phase test de deux ans de vols de drones entre son hôpital du Sart Tilman et celui, quelques kilomètres en face, de Notre-Dame des Bruyères.
Un drone livre un défibrillateur à quelques mètres d'un secouriste en train d'effectuer un massage sur une victime d'arrêt cardiaque : cette scène de démonstration du CHU de Liège sur l'esplanade de son hôpital du Sart Tilman ressemble encore, pour les centaines de spectateurs présents en ce jour de printemps 2026, à de la science-fiction.
Demain, elle sera pourtant d'une banalité quotidienne pour les étudiants futurs médecins qui suivent leurs cours à quelques pas de là. Ainsi, le futur chirurgien trouvera normal de recevoir un greffon rénal par la voie des airs. Les centres de prélèvements disséminés dans la région enverront leurs échantillons vers le labo de l'hôpital par drone, croisant, dans le ciel numérique, les envois de dérivés sanguins de la Croix-Rouge à destination de patients et les containers de chimiothérapie décollant du CHU pour un hôpital partenaire situé en zone rurale.
Qualité des soins, autonomie et résilience
« La qualité des soins dépend aussi de la logistique », a rappelé Marc De Paoli, administrateur délégué du CHU de Liège, à l'occasion de la présentation officielle, fin mars, du partenariat de l'hôpital académique liégeois avec Helicus, société anversoise créée il y a dix ans et active dans le transport par drone, notamment médical avec, déjà, l'hôpital Jan Yperman d'Ypres. Le partenariat s'inscrit dans le projet européen SAFIR-Ready, qui réunit 37 partenaires, tant du public que du privé, dont des hôpitaux. À Liège, l'idée du drone faisait chemin depuis 2022.
« La technologie par drones offre des solutions novatrices, notamment pour raccourcir les délais, optimaliser les soins, diminuer les risques liés au transport par route et à la manipulation de charges lourdes », a poursuivi le patron du CHU de Liège devant un parterre de plus de 400 personnes. Au premier rang, le Premier ministre Bart de Wever, le Ministre-Président du gouvernement wallon Adrien Dolimont, la Ministre-Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles Elisabeth Degryse, mais aussi les responsables médicaux de la Défense belge et de l'Otan, le directeur de la Croix-Rouge de Belgique, la CEO de l'Institut Vias et présidente du CA de l'Hôpital Jessa de Hasselt Karin Genoe, Dr Dirk Ramaekers président du comité de direction du SPF Santé publique, ou encore Willem Willemsens, commissaire en chef de la police d'Anvers.
« On parle beaucoup des drones qui détruisent, on le voit pour le moment avec les guerres, mais la technologie peut aussi sauver des vies », a souligné Bart de Wever. « La technologie doit servir l'humain et peut aider en matière de mobilité et de durabilité. Investir dans les drones, c'est investir dans la résilience. Celui qui contrôle la technologie contrôle l'avenir. L'Europe n'est plus dépendante, elle montre la direction. »
Huit vols tests par jour
Concrètement, dans le cadre de cette première en Wallonie, le CHU de Liège investit 1,5 million d'euros sur dix ans, avec un premier 'Drone Cargo Port' (DCP, bloc automatisé qui sert 'd'aéroport' au drone pour ses vols et sa manutention) relié à un télétube automatisé. Ce DCP sera implanté sur le toit de l'Institut de cancérologie Arsène Bruny (ICAB), à côté de l'hôpital du Sart Tilman.
D'ici la fin de l'année, huit vols tests quotidiens rallieront le site de l'Hôpital des Bruyères à Chênée, soit à une dizaine de kilomètres qui représentent 20-25 minutes de trajet par la route, mais trois minutes seulement par drone. L'objectif, dans un premier temps, sera de vérifier la sécurité des produits véhiculés, notamment pour des questions de température de conservation (lire interview ci-contre).
« Nous commencerons par transporter des échantillons sanguins, sur lesquels nous effectuerons des analyses courantes », explique le Pr Roland Hustinx, président du Conseil médical du CHU de Liège. « Nous transporterons également des réactifs sanguins nécessaires aux analyses, des dérivés sanguins - globules, plasma -, ainsi que des biopsies et, bien sûr, des médicaments, en particulier des agents cytostatiques utilisés en oncologie. Il est impératif de ne pas mettre les patients en danger, nous devons donc nous assurer que ce mode de transport ne dégrade en rien la qualité des produits. La littérature fournit déjà des preuves solides de l’innocuité, mais nous mènerons nos propres validations. »
Pour le CHU de Liège, l’objectif de cette innovation est clair : « Une meilleure allocation des ressources, au service d’une amélioration des soins aux patients. »
Les premiers vols seront planifiés, dans des plages horaires strictement déterminées. "Nous vérifierons la fiabilité, puis nous étendrons progressivement les itinéraires et la flexibilité du système", précise le Pr Hustinx. "Nous intégrerons d’autres sites et augmenterons les volumes transportés." Le CHU espère faire des émules au niveau des hôpitaux de la région, et pouvoir étendre cette innovation à cinq plateformes automatisées, après évaluation dans deux ans.
Contrairement à l'exercice de simulation organisé dans le cadre du symposium de ce mardi où le CHU liégeois a présenté son projet, il n'est pas encore question d'envoyer des défibrillateurs ou des kits de secours par drone sur le pas de porte d'une victime d'arrêt cardiaque ou près d'un polytraumatisé par accident: les vols d'urgence, non planifiés dans un ciel qu'il faut partager avec (tant) d'autres opérateurs, exigent une interopérabilité et des règlementations encore en construction. Mais demain, oui, ce sera possible, et sans doute également vers l'Allemagne et les Pays-Bas, frontaliers de Liège.
Pr Roland Hustinx: « Transporter les radiopharmaceutiques par drone garantirait la qualité, tout en maintenant l'accessibilité des soins »
Le journal du Médecin: Vos tests vont permettre de vérifier qu’il n'y a pas de dégradation de la qualité des produits transportés par drone, par exemple d’hémolyse dans le cas des échantillons sanguins ?
Pr Roland Hustinx: On va faire une série de tests pour s'assurer de l'intégrité des échantillons, qu'ils soient sanguins ou autres, et de celle de divers médicaments. Certains doivent être stockés dans des conditions spécifiques de température, il faut s'assurer qu’ils sont en bon état à l’arrivée. Cela a déjà été fait, mais on veut en être certain. Conceptuellement, sur des vols aussi courts, il n'y a pas de raison que ça se dégrade plus que par route… surtout quand on connaît l'état des nôtres !
Fait-il plus froid par le ciel ?
On ne vole pas à 5.000 mètres d'altitude, donc c'est quasi la température ambiante. Mais il faudra, comme au sol, conditionner nos échantillons pour s'assurer qu'ils ne soient soumis ni au gel ni à la canicule en été.
Vous allez aussi tester des agents utilisés en médecine nucléaire, là vous avez une belle carte à jouer car ça n'a jamais été fait...
En effet, et l'usage s'y prête merveilleusement bien. Une des raisons, probablement, pour lesquelles ça n'a jamais été étudié, est que chacun pouvait préparer ses radiopharmaceutiques dans son service de médecine nucléaire tant que les règles pharmaceutiques ne s'appliquaient pas pleinement. Mais la législation belge a changé, un arrêté est entré en vigueur au 1er janvier. Quand les inspections de l’AFMPS commenceront, un certain nombre d'hôpitaux risquent de se retrouver en difficulté et un réel besoin va apparaître. Une des réponses possibles seraient des 'radiopharmacies centralisées' qui délivreraient les hôpitaux périphériques de façon quotidienne via des navettes. Mais une fois que la camionnette aura fait sa livraison, l’hôpital ne disposera d'aucune capacité d'adaptation par rapport à la demande... Alors qu’un drone permettrait de réagir de façon beaucoup plus souple. Transporter ces produits par drone garantirait la qualité, tout en maintenant l'accessibilité des soins: il y a 140 centres de médecine nucléaire en Belgique, et les patients apprécient cette proximité. Le drone permettrait de maintenir les deux, tout en maîtrisant les coûts.
Un DCP va être installé sur l'ICAB, en faut-il un aussi pour accueillir le drone aux Bruyères (NDB) ou peut-il fonctionner sans « port d’attache » ?
On va démarrer avec une station de chargement automatisé sur le toit de l'ICAB, qui reliera la base de départ du drone au laboratoire Unilab, plus précisément au Core Lab, la chaîne qui fait les analyses. Les échantillons seront mis dans un tube pneumatique qui va se ficher automatiquement dans le cargo du drone, puis le drone décolle. Sur le site de NDB, il y aura une simple zone d'atterrissage, le chargement/déchargement se fera manuellement.
L'idée, à terme, est d'avoir cinq DCP sur la région liégeoise avec d'autres hôpitaux ?
Oui, si ça fonctionne comme on l’espère et que les tests sont concluants. Et qu’on a les autorisations de vols non planifiés rapidement - un facteur critique pour nous. On va d’abord tester huit vols par jour sur ligne fixe et sur des plans de vol préalablement autorisés. Tout ça n'est pas épouvantablement compliqué. Mais l'intérêt, dans un second temps, est de pouvoir étendre les missions du drone à des vols non planifiés, pour une utilisation d’urgence comme avec les défibrillateurs. Or, s'il nous faut trois heures pour avoir l’autorisation des autorités de décoller, c'est embêtant...
La présence d'un aéroport comme Bierset peut-elle compliquer les choses pour les acteurs hospitaliers liégeois (et, éventuellement, pour Bruxelles et Charleroi plus tard)?
Ça doit pouvoir être géré, mais ce sont des choses qui nous échappent encore pour le moment. On a senti, lors du symposium de présentation au CHU qui a donné l’occasion aux différentes autorités, aux décideurs politiques, aux régulateurs et aux acteurs d’être réunis, une certaine impatience par rapport à la généralisation potentielle du transport par drone, au-delà du transport médical, et notamment vis-à-vis du contrôle aérien. Pour le moment, c'est compliqué, mais l'espoir est réel que les procédures soient mises en place pour permettre des vols non planifiés, contrôlés et visibles par le contrôle aérien.
Quels autres kits de secours qu'un défibrillateur le drone peut-il véhiculer ?
Aux États-Unis, la première utilisation des drones sert aux antidotes, comme la naloxone dans les surdoses de dérivés opiacés. C'est un proof of concept d'une utilisation en urgence absolue du drone en transport de médicaments.