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Défis et enjeux de la gériatrie préventive

PRATIQUE Depuis quelques années, les cliniques de gériatrie préventive se multiplient. Sur le papier, tout le monde s’accorde sur leur intérêt. Mais, sur le terrain, ces structures se frottent à plusieurs difficultés : recrutement de la patientèle, relations avec les autres médecins, zones grises de la nomenclature, etc.

Candice Leblanc - 3 septembre 2026

médecin gériatrie patientLes cliniques de gériatrie préventive se positionnent sur le créneau de la (pré)fragilité gériatrique, stade précoce et souvent réversible de la cascade de la dépendance. L’objectif n’est pas de médicaliser à outrance, mais de détecter, conseiller, orienter, pallier, voire traiter avant que les syndromes gériatriques ne s’installent [1]. Avec, au centre de la prise en charge, ce qui fait sens pour la personne.  

Les bénéfices attendus de ces cliniques sont à la fois individuels et systémiques. Sur le plan individuel, il s’agit de préserver les capacités intrinsèques de la personne et de retarder l’apparition ou l’aggravation des fragilités. Sur le plan collectif, « dans un contexte de boom démographique, maintenir les gens à domicile le plus longtemps possible devient un enjeu de santé publique et de société », estime Catherine Magnette, gériatre et responsable de la Clinique de la Fragilité du CHR Sambre-et-Meuse, à Namur. « Car, il faut être réaliste : il n’y aura pas de place pour tout le monde en MRS… qui, d’ailleurs, peinent déjà à recruter suffisamment de personnel. »  

Questions d’âge et biais de recrutement  

Ces cliniques accueillent les personnes à des âges différents. Celles du CHR Sambre-et-Meuse et du CHU Brugmann reçoivent à partir de 65 ans, par exemple. Mais au Centre du Bien Vieillir, à Liège, il est possible de prendre rendez-vous dès 55 ans. Ce qui peut étonner et poser question quant au changement de paradigme inhérent à la gériatrie préventive en matière d’âge.

« Je me demande parfois dans quelle mesure les quinquagénaires et sexagénaires ne relèvent pas plutôt de la médecine générale », explique la Dre Magnette, tout en considérant que « la première ligne n’a guère le temps de dépister les fragilités gériatriques ». « Nous, nous pouvons prendre ce temps », explique Emmanuelle Warzée, gériatre et responsable du Centre du Bien Vieillir du CHR de la Citadelle. « Nous ne souhaitons nullement nous substituer aux généralistes traitants. D’ailleurs, ces derniers reçoivent le rapport complet de nos bilans et il n’est pas rare qu’ils prennent le relais. Mais, dans la pratique, de nombreuses personnes que nous recevons au Centre ne vont pas souvent chez leur généraliste, voire n’en ont pas. »    

La gériatrie préventive n’est pas une question de chasse gardée, mais plutôt d’expertise. « La plupart des médecins, généralistes ou spécialistes, ne sont pas outillés pour gérer les fragilités et les syndromes gériatriques », rappelle la Dre Magnette. « De même, tous les gériatres ne sont pas non plus à même de prendre en charge les moins de 75 ans. » Il existe d’ailleurs un « gap » en cas de fragilité gériatrique précoce – par exemple, une démence diagnostiquée au milieu de la soixantaine. Pour la Dre Magnette, il faudrait donc au moins deux nouveaux codes de nomenclature : un code pour inciter la première ligne à dépister les fragilités gériatriques et un autre pour permettre aux gériatres de prendre en charge les fragilités précoces.  

Car un bilan en clinique de gériatrie préventive n’est pas totalement remboursé. Entre 100 et 150 euros restent à charge de la patientèle. « C’est un biais de sélection », regrette la Dre Warzée. « Le coût reste un frein pour les populations les plus précaires qui, justement, bénéficieraient sans doute le plus de la gériatrie préventive. » 

Les autres médecins, entre relais et indifférence 

La place de cette approche dans l’écosystème hospitalier n’est toutefois pas évidente pour tout le monde. En témoignent les collaborations avec les autres spécialistes, au sujet desquelles les Dres Magnette et Warzée font les mêmes constats.  

Certaines pathologies ou problématiques découvertes lors du bilan nécessitent un suivi en médecine de spécialité : cliniques de la ménopause, cliniques du diabète, oncogériatrie...

Certaines pathologies ou problématiques découvertes lors du bilan nécessitent un suivi en médecine de spécialité : cliniques de la ménopause, cliniques du diabète, oncogériatrie, etc. En général, ces services-là collaborent régulièrement avec la clinique de gériatrie préventive de leur hôpital. Néanmoins, ils constituent des exceptions. La « culture gériatrique » peine à se diffuser dans les institutions et, au quotidien, peu de spécialistes adressent leur patientèle en gériatrie préventive, « sauf en cas de problématique avérée, mais ce n’est plus du dépistage », commente la Dre Magnette. « Quand nous avons ouvert le Centre, en 2021, l’initiative n’a pas été mal accueillie : elle a plutôt laissé indifférent. » « Les autres services s’impliquent peu », ajoute la Dre Warzée. « Même parmi nos pairs, la gériatrie souffre de son image de “médecine pour les grabataires”… Cette absence de relais complique le repérage précoce des fragilités chez les personnes déjà suivies pour d’autres pathologies. » 

Les conditions d’une (bonne) implémentation 

Mettre en place une clinique de gériatrie préventive dans un hôpital demande donc plus qu’un simple intérêt clinique. Les deux gériatres insistent sur trois piliers : un soutien institutionnel, une communication efficace et une équipe multidisciplinaire motivée. 

Tant à Liège qu’à Namur, les directions médicales ont d’emblée soutenu le projet. Et pour cause : « Notre activité est rentable », indique la Dre Warzée. « De plus, le Centre du Bien Vieillir attire une nouvelle patientèle dans notre hôpital public, améliorant au passage son image [qui, malheureusement et injustement, pâtit parfois de cette étiquette, NdlR]. » Même soutien au CHR Sambre-et-Meuse : « Il faut dire que je n’avais pas besoin de grand-chose », précise la Dre Magnette. « Je n’ai pas demandé de nouveaux locaux, par exemple : tout se fait au sein de l’Hôpital de jour gériatrique. En revanche, nous avons été fort aidées par le service de communication de l’hôpital. C’est très important pour lancer et promouvoir une clinique de gériatrie préventive, tant en interne qu’en externe, vers la première ligne de la région. »  

Mais, avant toute chose, la mobilisation d’une équipe multidisciplinaire est décrite par les deux responsables comme déterminante. « Sans une équipe infirmière et paramédicale motivée, c’est impossible de mettre en place un tel projet », affirme la Dre Warzée. « Chez nous, tout le monde s’est investi : les kinés ont réalisé des fiches d’exercices à distribuer à la patientèle, la diététicienne a fait de même, les ergothérapeutes ont revu tous les bilans qu’ils pouvaient proposer, etc. C’est la force de l’équipe qui a permis au Centre de voir le jour »

La Dre Magnette approuve : « Malgré les enjeux auxquels nous sommes confrontés, le jeu en vaut la chandelle. Nous pouvons vraiment aider les gens à continuer à faire plus longtemps ce qu’ils aiment faire. Attention toutefois à ne pas verser dans l’âgisme ni la culpabilisation. Il n’y a pas une seule façon de “bien vieillir”. On ne maîtrise pas ses gènes, son environnement, ni son parcours de vie. À mes yeux, la gériatrie préventive doit être considérée comme une balance de la fragilité. C’est-à-dire un équilibre entre les fragilités identifiées et les actions mises en place pour les contrer. Le but : en faire des fragilités “positives”. »  

Référence
1. 
Pour ce faire, les cliniques utilisent des outils de dépistage de la fragilité, comme FRIDE/EFS ou ICOPE, développés par l’OMS, en collaboration avec le Gérontopôle de Toulouse.  

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