PremiumL’ia en médecine

Intelligence artificielle

Le chaînon manquant

Si la création d’eHealth a remarquablement réussi l’accès aux données, le prochain enjeu est de réussir leur intelligibilité, grâce à une synthèse dynamique assistée par l’IA.

Dr Carl Vanwelde - 6 octobre 2026

Illu IA MAK2616Il fut un temps, pas si lointain, où reconstituer l’histoire médicale d’un patient relevait de l’enquête policière. Un compte-rendu d’hospitalisation dormait dans une armoire, une radiographie dans les archives d’un hôpital, les résultats biologiques dans les données numérisées du laboratoire, tandis que le patient tentait de se souvenir du nom du spécialiste consulté trois ans auparavant. Le médecin généraliste téléphonait, écrivait, faxait et attendait qu’un document veuille bien rejoindre son dossier par voie postale.

En Belgique, la création de la plate-forme eHealth, instituée par la loi du 21 août 2008, a profondément changé ce paysage. Son ambition était remarquable : améliorer la qualité et la continuité des soins et la sécurité du patient, simplifier les formalités administratives et permettre l’échange électronique sécurisé d’informations entre les acteurs de santé, tout en garantissant confidentialité et respect de la vie privée.

En moins de 20 ans, cette infrastructure est devenue presque invisible tant elle s’est intégrée à notre pratique quotidienne. Prescription électronique, eHealthBox, schémas de médication, certificats, échanges avec les mutualités, résultats biologiques, rapports hospitaliers : ce qui exigeait autrefois téléphone, courrier et patience circule désormais en quelques secondes.

Une révolution silencieuse

À cette architecture fédérale sont venus s’articuler les réseaux régionaux : Réseau Santé Bruxellois, Réseau Santé Wallon et en Flandre, le Collaboratief Zorgplatform, mieux connu sous son acronyme CoZo. Ceux-ci donnent accès de manière rétrospective aux documents médicaux du patient. En Flandre s’y ajoute Mynexuzhealth, dossier numérique utilisé par de nombreux établissements de soins ; le patient peut y retrouver rapports, résultats biologiques, examens, images radiologiques, rendez-vous, prescriptions et divers documents liés à son parcours de soins.

Et le patient ? Associé à cette mise en ligne de ses propres informations médicales, dans un but de totale transparence et de responsabilisation, il dispose désormais avec l’application MaSanté.be d’une porte d’entrée vers son univers médical numérique.

Le changement est considérable. Le dossier médical n’est plus seulement le dossier du médecin. Il devient réellement celui du patient. Celui-ci peut consulter ses résultats, retrouver ses prescriptions, parcourir ses rapports et participer beaucoup plus directement à son histoire médicale. Cette transparence modifie profondément la relation thérapeutique. Elle responsabilise le patient, réduit l’asymétrie d’information et favorise une médecine davantage partagée.  

La caverne d’Ali Baba

Progrès incontestable, mais comme souvent en informatique, résoudre un problème en fait apparaître un autre. Si nous avons gagné l’accès à l’information, nous risquons maintenant de nous y noyer.

Prenons un patient de 78 ans, diabétique, hypertendu, coronarien, atteint d’une insuffisance rénale modérée, opéré à deux reprises et suivi depuis 15 ans par plusieurs spécialistes. Ouvrons son dossier partagé. Apparaissent 50, 100 (et parfois plus) documents, mêlant des protocoles de consultations spécialisées, rapports d’urgences, biologies successives, protocoles radiologiques, hospitalisations, lettres de sortie, anatomopathologie, modifications thérapeutiques, comptes-rendus opératoires… Tout est là, et c’est précisément le problème, car tout avoir n’est pas encore tout savoir.

Devant cette interminable bibliothèque documentaire, le médecin confronté à une situation urgente ou simplement à un patient qu’il connaît peu doit ouvrir les documents un par un, les dater mentalement, repérer les diagnostics importants, éliminer les doublons, retrouver une ancienne créatinine, comprendre pourquoi un anticoagulant a été introduit puis supprimé, reconstruire l’évolution d’une pathologie ou rechercher si telle anomalie radiologique avait déjà été signalée trois ans auparavant. L’information est disponible, mais la connaissance reste à reconstruire.

Faute de possibilité de disposer instantanément d’une synthèse, la consultation de ce fatras de données numérisées délivrées pêle-mêle est devenu une charge plus qu’une aide. Handicap supplémentaire, ces données qui nous étaient précédemment envoyées systématiquement par courrier électronique pour introduction automatique dans le dossier numérisé du patient ne le sont souvent plus, placées uniquement sur le Réseau Santé.

Cette récente et mauvaise habitude est problématique dans la mesure où le médecin traitant n’est plus informé automatiquement d’investigations ou interventions réalisées chez son patient. L'information médicale « pulsée » (mode push), envoyée automatiquement et proactivement au médecin traitant pour l'alerter ou l'informer en temps réel, s’est vue progressivement remplacée par l’information médicale « puisée » (mode pull) accessible par une recherche, et c’est préoccupant. Notons au passage que cette non-transmission de données (par exemple biologiques) intégrées au dossier bloque toute comparaison possible en tableau de données nécessitant un suivi comme une glycémie, une créatinine, un taux de cholestérol ou l’évolution de données d’imagerie. La présentation actuelle des données dans les Réseaux Santé rend en effet ces comparaisons totalement impossibles.

Une synthèse actualisée, le chaînon manquant

Peut-on imaginer dès lors une évolution de l’application eHealth qui offrirait la possibilité, au sein même de ces réseaux, de demander une synthèse instantanée et structurée du dossier médical. Non pas un nouveau document figé venant s’ajouter aux autres, mais une synthèse dynamique générée à la demande à partir des données disponibles. Résumer l’histoire cardiologique d’un patient depuis dix ans, afficher  l’évolution de sa fonction rénale, les traitements antihypertenseurs prescrits puis interrompus, et pourquoi, résumer les hospitalisations des cinq dernières années, une  intolérance médicamenteuse… En bref, une chronologie intelligible, tenue à jour et instantanée, avec les sources correspondantes et la possibilité de revenir au document original.

C’est précisément ici que l’intelligence artificielle pourrait trouver l’une de ses applications médicales les plus naturelles. Non pas décider à la place du médecin, ni interpréter souverainement la maladie, mais accomplir ce qu’elle sait particulièrement bien faire : lire beaucoup, classer, rapprocher, hiérarchiser et résumer. Elle ne remplacerait pas le jugement clinique. Elle préparerait le terrain sur lequel celui-ci doit s’exercer.

Une aidé appréciée à la rédaction des SumEHR

Cette évolution pourrait également résoudre un autre problème bien connu des généralistes : celui du SumEHR, synthèse du dossier médical destinée à rendre immédiatement accessibles les éléments essentiels concernant le patient. Sur le papier, l’idée est excellente. Encore faut-il créer cette synthèse, la vérifier et surtout la maintenir à jour. Une allergie apparaît, un traitement change, une hospitalisation survient, un diagnostic est infirmé : la photographie vieillit aussitôt. Or le temps médical n’est pas extensible. On comprend dès lors pourquoi certains résumés sont incomplets, anciens ou inexistants. Ce n’est pas nécessairement négligence : c’est souvent la conséquence d’une tâche supplémentaire imposée à un médecin déjà saturé d’obligations administratives. Pourquoi ne pas inverser le processus ?

Après avoir consacré près de 20 ans à construire les autoroutes permettant aux données médicales de circuler, peut-être est-il temps d’inventer le GPS qui nous aidera à nous y retrouver.

À partir des données structurées disponibles dans les réseaux de santé, on imagine un système qui pourrait préparer automatiquement un SumEHR actualisé, signaler au médecin les modifications intervenues depuis sa dernière validation et lui demander simplement de les confirmer, corriger ou refuser.

Cette dernière étape est essentielle. Car une synthèse médicale automatisée ne pourra être utile que si elle reste transparente : chaque affirmation importante devrait être reliée à sa source, les contradictions signalées plutôt qu’arbitrairement tranchées et les incertitudes clairement affichées.

Le futur se dessine à l’horizon

Le projet n’est d’ailleurs plus tout à fait futuriste. L’e-santé belge évolue vers un dossier de santé intégré - le Belgian Integrated Health Record (BIHR) - dans lequel les informations essentielles, diagnostics, traitements, allergies, résultats ou vaccinations, ne seraient plus seulement enfouies dans une accumulation de documents, mais enregistrées sous forme de données structurées, partageables et exploitables. Une évolution qui pourrait précisément préparer le terrain au chaînon qui manque encore : leur synthèse intelligente.

Après avoir consacré près de 20 ans à construire les autoroutes permettant aux données médicales de circuler, peut-être est-il temps d’inventer le GPS qui nous aidera à nous y retrouver. Ce chaînon manquant pourrait bien être l’un des endroits où l’intelligence artificielle, loin des fantasmes du médecin remplacé par la machine, rendrait au contraire au médecin quelque chose de beaucoup plus précieux : du temps.

Faites un essai gratuit!Devenez un partenaire premium gratuit pendant un mois
et découvrez tous les avantages uniques que nous avons à vous offrir.
  • newsletter hebdomadaire avec des nouvelles de votre secteur
  • l'accès numérique à 35 revues spécialisées et à des aperçus du secteur financier
  • Vos messages sur une sélection de sites web spécialisés
  • une visibilité maximale pour votre entreprise
Vous êtes déjà abonné? 

Wat heb je nodig

En savoir plus sur

Partagez votre histoire (d'actualité)

Vous avez des informations pertinentes pour nos rédacteurs ? Partagez-les avec nous via ce formulaire.

Signalez-nous des nouvelles
Magazine imprimé

Édition Récente
17 avril 2026

Lire la suite

Découvrez la dernière édition de notre magazine, qui regorge d'articles inspirants, d'analyses approfondies et de visuels époustouflants. Laissez-vous entraîner dans un voyage à travers les sujets les plus brûlants et les histoires que vous ne voudrez pas manquer.

Dans ce magazine