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« Hautement diplômés, mais formés dans un champ trop étroit »

Les médecins sont trop peu formés à prendre soin d’eux-mêmes. C’est pourtant indispensable pour pouvoir bien soigner les autres. Tel est le message de la Dre Ann-Marie Morel, invitée à une soirée organisée par l’hôpital du Sacré-Cœur de Lierre pour réunir généralistes et spécialistes autour d’un thème d’actualité.

Ann-Marie Morel
Ann-Marie Morel : « Nous posons très mal nos limites, nous ne collaborons pas toujours bien et nous ne sommes pas non plus des champions de la gestion des conflits. »

La Dre Ann-Marie Morel a illustré par une boutade une problématique à laquelle les médecins se heurtent de plus en plus souvent. « Nous sommes des superhommes et des superfemmes. Nous sommes invulnérables. Nous faisons toujours preuve d’empathie. Nous sommes infaillibles et infatigables. Bien sûr, nous ne pouvons pas l’être, mais c’est souvent l’image que l’on donne de nous, ce que certaines personnes attendent de nous. À force, nous avons fini par y croire nous-mêmes. »

Médecin de confiance au sein d’Arts in Nood, la Dre Ann-Marie Morel rencontre souvent des confrères qui atteignent leurs limites. « Ils me racontent qu’ils se sont laissé gagner par l’émotion face à un patient, qu’ils ont eu une réaction inattendue. Bref, qu’ils n’étaient finalement pas aussi parfaits qu’ils le pensaient. Évidemment qu’ils ne le sont pas. Ma première réponse est toujours celle-ci: “Félicitations, cher confrère, vous êtes aussi un être humain.” Nous devons prendre conscience que nous sommes hautement diplômés, mais formés dans un champ trop étroit. »

Peu formés à prendre soin d’eux-mêmes

Les médecins apprennent à poser un diagnostic et à mettre en œuvre un traitement. Mais leur formation les prépare très mal à certaines compétences. Ann-Marie Morel pense notamment à la capacité de prendre soin de soi. « Nous le faisons incroyablement mal. Nous posons très mal nos limites, nous ne collaborons pas toujours bien et nous ne sommes pas non plus des champions de la gestion des conflits. Ces compétences s’avèrent pourtant cruciales pour tenir dans la durée. Nous voyons régulièrement un collègue s’arrêter, avec pour conséquence une surcharge de travail pour les autres. »

Les universités assurent que cette problématique figure désormais au programme. Mais la Dre Ann-Marie Morel craint qu’elle se limite trop souvent à quelques cours, sans véritable approfondissement. « La formation en médecine générale de l’ICHO, le centre interuniversitaire de formation en médecine générale, y accorde toutefois une place plus importante et plus pertinente que la formation des spécialistes. Nous devons évoluer vers des soins qui prennent aussi soin des soignants. » Cela commence par le fait d’avoir son propre médecin généraliste, y compris lorsqu’on est médecin. Or, dans la pratique, seule une minorité des médecins en ont un.

Plusieurs facteurs mettent à l’épreuve la capacité des médecins à faire face. Les patients s’affirment beaucoup plus qu’il y a quelques décennies, lorsque « Monsieur le docteur » occupait encore un piédestal et que l’on suivait aveuglément ses recommandations. Aujourd’hui, ils arrivent pour ainsi dire en consultation avec un diagnostic déjà préparé par l’intelligence artificielle. Le Dr Google, et désormais le Dr ChatGPT, participent à la consultation. « Les patients s’inquiètent plus vite, se montrent très critiques et attendent beaucoup de leur médecin. »

La communication entre collègues

La communication au travail constitue un facteur souvent sous-estimé. « Nous ne sommes pas toujours très agréables les uns envers les autres », constate Ann-Marie Morel. Elle y voit notamment une conséquence de la compétition permanente entre étudiants en médecine. La présidente de Domus Medica, Maaike Van Overloop, a également soulevé cette question lors de la journée des cercles de médecine générale.

« Avant même de commencer leurs études, les étudiants sont déjà en concurrence lors de l’examen d’entrée. Il ne suffit pas de réussir, il faut figurer parmi les meilleurs. Pendant les études, une nouvelle compétition s’engage pour accéder à la spécialisation souhaitée. Il faut à nouveau faire mieux que ses amis. En réalité, nous ne sommes pas des amis et nous apprenons surtout à jouer des coudes. Pendant douze ans, nous sommes rivaux, puis nous devons collaborer à l’hôpital. » Si la communication au sein d’un hôpital n’est pas toujours fluide, il en va de même entre les première, deuxième et troisième lignes de soins.

Une longue liste de plaintes

« Comme généraliste, je constate que les patients viennent souvent avec une liste de cinq ou six plaintes », explique le Dr Yorick Asselbergh. « Ils attendent que l’on puisse toutes les prendre en charge en un quart d’heure et acceptent difficilement un refus. Si je leur demande de choisir deux plaintes prioritaires, je me fais rabrouer : “J’ai déjà dû attendre une semaine pour ce rendez-vous et je veux que l’on s’en occupe maintenant.” Même lorsque le problème existe depuis six mois. »

L’après-midi, le cabinet du Dr Asselbergh active un message téléphonique invitant à appuyer sur la touche 1 en cas d’urgence. « Vous n’imaginez pas combien de patients appuient sur le 1 parce qu’ils n’ont plus d’ordonnance. Quand on leur demande depuis combien de temps, ils répondent: “Une semaine, mais je suis chez le pharmacien et il refuse de me donner le médicament.” Nous essayons de sensibiliser les patients au bon usage de ce dispositif. » Le conseil d’un généraliste plus âgé: ne jamais attribuer les appels « urgents » à la touche 1.

« Pour préserver ma résilience en tant que médecin généraliste, je trouve que le travail en équipe est très important », explique le Dr Asselbergh. « J’ai commencé il y a trois ans à exercer seul – ce qui n’était peut-être pas la meilleure décision, avec le recul – et j’ai continué ainsi pendant un an. Puis, un deuxième collègue a rejoint notre cabinet. Même si le fait de travailler seul avait aussi son charme, ma vie est désormais complètement différente. Quand on travaille seul, on est responsable de tout, toute la journée. Depuis que mes collègues sont arrivés, ce n’est pas toujours plus facile sur le plan organisationnel, mais c’est agréable de savoir qu’on n’est pas obligé d’être présent tous les jours jusqu’à 18 heures, qu’on peut partir en vacances sans être dérangé ou prendre un vendredi après-midi de libre. » 

Médecin en difficulté
Médecin en difficulté est à l'origine une initiative de l'Ordre des médecins qui se concentre sur les problèmes psychosociaux des médecins qui peuvent avoir un impact sur la qualité des soins qu'ils fournissent. C'est une organisation indépendante pour tous les médecins, les médecins en formation et leur entourage, offrant un accompagnement et une prévention accessibles, discrets et confidentiels. En outre, c'est un centre de connaissances et un point de contact central pour tous ceux qui s'intéressent à ce domaine, regroupant des informations sur ces problèmes. Plus d'informations sur le site Web.

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